6 janvier 2018

557ème semaine politique: les Fakes News de Jupiter

 

Où l'on parle de ces vœux présidentiels, exercice rituel et fatiguant, parfois anachronique et/ou hypocrite. Et de l'illibéralisme grandissant du jeune monarque.


Une belle année s'annonce
L'année promet d'être belle pour Jupiter. Tous les contextes sont favorables. Au niveau international, la France peut jouer un rôle décisif, apaisant, efficace: le leadership américain est abimé quotidiennement par le clown de la Maison Blanche, la Russie reste ostracisée et sous le coup de sanctions commerciales, l'Allemagne est affaiblie par ses divisions politiques depuis l'échec des dernières élections législatives à la doter d'une majorité stable. Et le Royaume Uni est empêtré dans son Brexit.

Sur le terrain économique, Jupiter n'a pas à affronter de Grande Crise comme Sarkozy, ni d'enlisement comme Hollande. La croissance repart avant même que ses propres mesures n'aient démontrer leur (in)efficacité. Politiquement, Macron s'est trouvé un positionnement central, celui jadis appelé de l'UMPS, qui continue de dominer le paysage politique grâce à des institutions qui favorisent les leaders minoritaires et a rendu indifférent une part croissante des classes populaires majoritaires.

Bref, tous les astres sont alignés. Comment Jupiter pourrait-il donc échouer ? 

D'ailleurs, le jeune monarque ne se sent-il pas pousser des ailes ?  "Toujours j’écouterai, j'expliquerai notre situation et la réalité de celle-ci ; je respecterai et toujours à la fin, je ferai car c'est ce dont notre pays a besoin et c'est ce que vous attendez de moi." Cette formule, que d'aucuns malintentionnés ont pris pour une ode au Medef ou à quelques sponsors bancaires bien connus de la Macronista, est à prendre à la lettre. Et c'est justement là que cela cloche, souvent, terriblement.

Jupiter commence donc l'année avec l'inévitable séquence des vœux. A l'exception, inévitable également, de la curiosité de nos médias, cette séquence se déroule dans une relative indifférence populaire. L'audience n'est pas au rendez-vous quand Jupiter parle sur toutes les télévisions nationales et d'information dimanche 31 décembre. Mais qu'importe, la macronista préfère une France anesthésiée ou indifférente que politisée voir révoltée. Sur le petit écran, Jupiter parle les yeux dans les yeux aux Français qui veulent bien l'écouter et leur donne deux conseils lénifiants:

"Demandez-vous chaque matin ce que vous pouvez faire pour le pays et au-delà de votre quotidien, de votre vie, parfois de ses difficultés, dites-vous toujours que vous appartenez à un collectif plus fort, plus grand que vous : la Nation française."
Quelques instants plus tard, sur Twitter et Facebook, ces réseaux sociaux tant honnis par le même Jupiter, il répète des vœux plus courts, deux minutes à peine, pompés quasiment mots pour mot sur un précédent discours que le même Macron, alors ministre de Hollande, avait délivré... à l'université d'été du Medef.

Ne riez pas. le reste est plus sérieux.


L'asile, mais pour qui ?
L'année 2017 fut celle "des impôts évadés, baissés, et optimisés pour les premiers de cordée" comme le rappelait l'une des responsables d'Oxfam France. La France, terre d'asile... des riches ? Pour 2018, le programme présidentiel s'annonce aussi chargé que les mensonges sont indigestes.

Prenons l'asile.

Nicolas Sarkozy n'avait pas cette hypocrisie. Quand il parlait immigration, il lâchait immédiatement "délinquance", "expulsion" et "identité nationale".  Macron n'a pas cette franchise. Dans son monde parallèle, la France est toujours une terre d'asile: "Nous devons aussi accueillir les femmes et les hommes qui fuient leur pays parce qu'ils y sont menacés en raison de leur origine, de leur religion, de leurs convictions politiques. C'est ce qu'on appelle le droit d'asile. C'est un devoir moral, politique et je ne cèderai rien. "

Macron a au contraire tout cédé, mais rien avoué.  `

Qu'importe si un médecin, honoré d'une Légion d'honneur à Noël, a renvoyé le colifichet républicain au motif que la politique d'asile de son pays lui faisait honte. Le geste n'était que symbolique, un symbole que Jupiter n'a pas vu. Notre monarque s'obstine.

Non seulement les conditions d'hébergement sont minables (13 000 places, et une circulaire pour porter ce stock à 20 000 d'ici la fin de l'année), mais la politique jupitérienne est l'une des plus illibérales que la France ait connue à l'égard de l'immigration, asile compris. Et ce, alors même que le nombre de migrants vers l'Europe en 2017 a été divisé de moitié par rapport à 2016!

Le jour où Macron parle, les yeux rivés dans la caméra, depuis son palais, on apprend le suicide de l'un de ces plus jeunes traqués.

Comme en 2010-2011, plus fortement peut-être tant le décalage entre le discours et les actes est encore plus important, la France fait à nouveau honte. Après les associations d'aide aux migrants, ce sont désormais l'ensemble des ONG qui s'inquiètent publiquement. Outre la première circulaire de novembre signé par Gérard Collomb et son collègue de la "Cohésion des territoires" (sic!), qui mettait en place le tri des réfugiés dans les centres d'hébergement d'urgence, une seconde circulaire a été publiée le 12 décembre par les deux mêmes ministres. On y apprend que les aides d’État aux communes pour l'accueil des réfugiés (1.000 euros par accueil) seraient supprimées à compter de 2018.

Pourtant, ne croyez pas que Macron doute de "la cause des droits de l’homme".  Pour ses premiers vœux, à la presse puis au corps diplomatique, Jupiter l'évoque généreusement. Il porte le sujet chevillé au corps.  Les droits de l'homme (et de la femme ?) sont, avec la paix, si régulièrement évoqués dans ses discours européistes et encore ces jours-ci: "la cause des droits de l’homme (...) c’était se réclamer d’un socle commun, ancien et établi, d’une sorte de dénominateur commun dont sortait toujours, volens nolens, une forme de consensus et ce n’est plus le cas." Et en même temps,  cette transcription dans notre droit commun des mesures de l'état d'urgence, une loi qui régule dans notre droit commun le droit de la police à interner sur la base du soupçon et non de la preuve, n'est-elle pas justement fondamentalement illibérale, au nom de la lutte contre le terrorisme ?

Fake News, mais de qui ?
L'Europe a beau jeu. Les vœux au corps diplomatique sont une énième occasion de pérorer sur le sujet. Macron veut privatiser la cause européenne à son profit. La démarche a commencé l'an passé lors de la campagne présidentielle. Les prochaines élections européennes, en 2019, seront un joli test. Le gouvernement vient de modifier le mode de scrutin: les listes seront à nouveau nationales, et non plus régionales.

Tout au long de ses premiers mois élyséens, le jeune monarque n'a pas manqué de tresser des lauriers à une Europe quasi-virtuelle tant elle est éloignée de la réalité.A l'Elysée, jeudi, il s'obstine. Il applaudit "un début de refonte de la politique commerciale, avec des mécanismes permettant une juste réciprocité." Pensait-il au CETA, cet accord passoire signé avec le Canada ? Il ose expliquer qu'il a pu "réformer le travail détaché" en Europe, alors que la réalité est, encore une fois, tout autre. Il a surtout annulé la taxe sur le travail détaché décidée par Hollande. 

L'environnement aurait pu être une belle priorité européenne du quinquennat Macron. Car y-a-t-il meilleur sujet où l'échelon européen, pour peser dans les négociations internationales et mener des politiques coordonnées et efficaces, est essentiel ? L'environnement est quasiment zappé du discours des vœux au corps diplomatique: 262 mots sur les 10 540 que compte son discours, une misère et surtout des platitudes. Il évoque "ce sommet du 12 décembre, (...) un sommet du concret, des engagements pris." Vraiment ? Mais de quels engagements parle-t-il ? De la douzaine d'annonces, souvent modestes, toujours recyclées, publiées dans le dossier de presse de l'évènement ?

Autre sujet, abondamment traité, la presse. 

Parler aux médias sans évoquer la question de leur indépendance vis-à-vis des forces de l'argent eut été incongru. Jupiter mentionne à peine les menaces qui pèsent sur les plus grands médias privés ("Les bouleversements dans l'actionnariat des médias suscitent parfois une certaine inquiétude sur la liberté de la presse"). Croyez vous que les affres, le harcèlement et/ou la censure subies ces derniers temps par des journalistes français, dans des rédactions en France, de la part de leurs actionnaires aient suscité le début d'une réaction ou réflexion à l’Élysée ? Rien, nada. Silence radio.

La seule et immédiate décision de Jupiter tout puissant n'est donc pas de proposer une réglementation plus protectrice de l'indépendance des journalistes mais de lance un énième audit et de promettre une énième refonte, avec plan social à la clé, dans ... l'audiovisuel public.

Plus grave, l'information non contrôlée fait peur, en tout cas à Jupiter. C'est un syndrome monarchique, voire autocratique, bien connu, que de s'inquiéter de ne pouvoir maitriser la parole du public. Et sa formule pour introduire ses nouvelles propositions de contrôle mérite d'être lue et relue: "Nous avons laissé s’installer comme étalon en quelque sorte de la vérité la volumétrie, les informations en partage, la capacité à les diffuser le plus largement possible et à instiller le doute un peu partout. Entre le complotisme et le populisme, le combat est en effet commun, il est de saper toute confiance dans le jeu démocratique, d’y faire apercevoir un jeu de dupe, une valse de faux-semblants et c’est vous, c’est nous qui sommes visés par cette stratégie au profit d’une propagande déterminée."
 
Jupiter demande donc que des pouvoirs étendus soient accordés au CSA pour interdire les "Fake News" en période électorale: "Les pouvoirs du régulateur, qui seront par ailleurs profondément repensés durant l’année 2018, seront accrus pour lutter contre toute tentative de déstabilisation par des services de télévision contrôlés ou influencés par des États étrangers." La proposition est ahurissante (un "Conseil de la Vérité" ??), la diversion est grossière. Jupiter pointe la lune, les idiots regardent son doigt. Il ne s'agit pas d'une cour professionnelle qui pourrait être saisie de plaintes (comme Mélenchon l'a proposé en décembre 2017), mais d'attribuer des pouvoir de sanction à une autorité administrative, sans procès ni jugement. Rien que cela...

Enfin, le pompon de la semaine reste échappée sur la "saine distance" qu'il réclame entre lui et les médias: "la proximité à laquelle nous avions pu nous habituer n'était bonne ni pour le pouvoir politique, ni pour l'exercice du métier de journaliste."

Cette "saine distance" lui fait éviter les conférences de presse, les questions contradictoires en direct, les interpellations médiatiques publiques. Une "saine distance" qui lui fait préférer un selfie video pour Konbini, un appel de Cyril Hanouna sur ses 40 bougies, ou un contrat d'exclusivité photographique avec l'agence d'image Bestimage pour couvrir son couple.  

La "distance" de Macron avec la presse est saine comme le brand content le plus grossier.


Jupiter parle, la presse se tait, la Cour applaudit. Les 2 envoyés spéciaux du quotidien Les Jours se sont régalés à détailler l'affaire: "Après une leçon de déontologie à base de « saine distance » aux journalistes, le Président est allé faire frotti-frotta, de manière assez peu distanciée, avec eux." Deux heures durant, Jupiter répète en petit comité de fausses confidences devant des journalistes courtisans.

Le sujet des Fake News s'invite généreusement le lendemain à l'Elysée. Macron reçoit Erdogan.C'en est cocasse, presque drôle.

L'autocrate turc rêvait de briser son isolement diplomatique, depuis la répression du putsch raté de l'été 2016 qui lui a permis d'emprisonner 50 000 personnes, de faire assassiner des opposant(e)s kurdes jusqu'en France, et d'en limoger près de 140 000 opposants. Macron est le premier à "craquer", à offrir à Recep Tayyip Erdogan cette reconnaissance officielle qui lui faisait défaut. "Je continuerai d’évoquer, avec la Turquie, la situation des journalistes emprisonnés, empêchés d’exercer leur métier dans quelques jours." explique-il la veille à l'Elysée lors des vœux à la presse. "Je le ferai dans le respect mais avec le souci de défendre en même temps, si je puis dire, nos valeurs et nos intérêts."

Vraiment ?

Une séquence, dès le lendemain, permet de douter gravement de cette fermeté. Lors de la conférence qui suit la rencontre, le président turc agresse verbalement un journaliste français, vexé par une question sur la fourniture d'armes en Syrie par la Turquie dans les années 2013/2014. Erdogan hausse le ton, brutalement, accuse le journaliste de reprendre des "Fake News", et passe même au tutoiement.

Macron, à ses côté, ne bouge pas. Il a les yeux baissés. Puis il prend un verre d'eau. Le président turc continue. Macron conserve les yeux baissés, il se gratte la joue puis le nez. Il ne commente même pas ni le fond ni la forme. Il ne défend pas davantage qu'un journaliste ait le droit de poser les questions que bon lui semble.

"Tu es journaliste, non ? Tu aurais dû enquêter là-dessus aussi"


Ami(e) macroniste, tu es citoye(ne), non ? Tu aurais dû te réveiller.


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