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5 mai 2017

522ème semaine politique: 2007-2017: qu'on en finisse !

 

C'est l'heure du vote. Comme dix ans auparavant, quelques heures avant que ce blog politique n'ouvre sur son premier billet, l'électeur se prépare à accomplir son devoir. Mais la comparaison s'arrête là. Deux candidats ultra-minoritaires s'apprêtent à être départagés par un corps électoral fracturé, effrayé ou indifférent.


Il s'agit de dégager Marine Le Pen. Certains prétendent qu'il faudrait que sa défaite soit suffisamment large pour qu'une nouvelle nuit des longs couteaux démarre enfin au sein de l'extrême droite française. Marine Le Pen est la favorite des sondages depuis plus de trois ans. Des centaines de sondages l'ont prédit à près d'un tiers des suffrages au premier tour du Grand Scrutin, certains même la victoire finale. On a loué la "normalisation" et la "dédiabolisation" du Front national. Mme Le Pen a joué de cette tactique habituelle des repositionnements politiques réussis, la triangulation, en chipant à l'adversaire quelques-uns de ses thèmes fétiches - la laïcité et la protection sociale.

Elle a aussi mine d'abandonner les lubies antisémites de son paternel au profit d'une islamophobie systématique que Nicolas Sarkozy et ensuite François Fillon ont largement suivie. Et pour couronner le tout, les tentatives de pédagogie populaire à gauche, menée principalement par Mélenchon, ont été caricaturées et assimilées à l'extrême droite pour s'assurer d'un combat final simple, binaire et gagnant: Le Pen contre le reste du monde.

Bref, la voie était royale et dégagée pour propulser Le Pen vers des hauteurs électorales que l'extrême droite française n'avait jamais connues dans l'histoire du pays.

Cette manœuvre médiatique, collective et non coordonnée, a échoué. La disqualification rapide des champions d'avant - Sarkozy, Juppé, Hollande - et la campagne de la France insoumise ont bousculé le scenario prévu: Marine Le Pen a terminé seconde, avec un pénible 21% des votes, et dans un mouchoir de poche avec ses deux concurrents Fillon et Mélenchon: 600 000 voix à peine séparent Mélenchon de Le Pen, une broutille électorale.


La mariole
Mercredi 3 mai, le débat du second tour est un second moment de trouble: Marine Le Pen efface ces cinq années de "dédiabolisation". L'extrême droite est apparue telle qu'elle n'avait jamais cessé d'être: un mouvement qui revendique la haine sous toutes ses formes. Rictus systématiques, invectives en rafale, mensonges grossiers, jusqu'à terminer sur une insinuation de dernière minute qu'elle sort comme un jocker de la dernière chance: "J'espère qu'on n'apprendra rien dans quelques jours ou quelques semaines. Personne n'a compris vos explications sur votre patrimoine. [...] J'espère que l'on n'apprendra pas que vous avez un compte offshore aux Bahamas!" . Au même moment, sur les réseaux sociaux, via des comptes russophiles et avec le relais d'un site d'extrême droite américain, la photographie d'un faux relevé de comptes signé d'Emmanuel Macron circule. Le lendemain, l'imposture est démasquée, Macron porte plainte, ... et Florian Philippot s'indigne que la justice ouvre un enquête !

L'extrême droite n'est pas un adversaire, mais un ennemi.

La seconde fausse révélation de ce débat est l'incompétence crasse de Marine Le Pen qui pourtant se prépare depuis si longtemps à ce face-à-face avec le "Système". Elle lit très tôt dans le débat ses fiches comme si elle n'était pas sûre d'elle. Elle sombre dans des explications farfelues dès que Macron l'interroge sur la sortie de l'euro. Elle défaille sur quasiment tous les sujets, même les plus porteurs de l'extrême droite. Marine Le Pen révèle à 16 millions de téléspectateurs que son argumentation politique s'arrête à quelques invectives et dénonciations, sans aucune tentative de solution ni de compréhension.

Dès le lendemain du débat, les critiques internes contre la prestations de Marine Le Pen sont à peine voilées. Il suffira d'une énième défaite de Marine Le Pen pour déchirer la famille frontiste. On imagine bien la jeune Marion bouter sa tante, son compagnon, et leur valet Philippot hors des murs frontistes.  Jeudi, Le Pen se prend des œufs aux cris de "Rends l'argent". On vient d'apprendre que son paternel s'était fait payer des vins de grand cru par le Parlement européen. Vendredi, cris à nouveau quand elle se rend à Reims. Désespéré, Philippot tweete une intox.


L'idiote utile
Jeudi, quelques éditocrates sont tout penauds, on les sent si surpris, presque déçus. Ainsi Laurent Joffrin de Libération s'étonne-t-il que Mme Le Pen fut aussi nulle: "ce qui m'a frappé c'est l'incompétence incroyable de Marine Le Pen. J'étais sidéré." Oui, on les sent presque déçus.

Marine Le Pen est l'idiote utile du Système: elle capte la colère sans lui donner un quelconque débouché politique positif. Elle amalgame toutes les oppositions, et permet au Système de lui assimiler toutes celles et ceux qui s'opposent avec la même virulence aux travers de l'époque. Combien de fois la France insoumise a-t-elle été classée dans le même camp que l'ignoble front mariniste ?  L'incompétence de Marine Le Pen est utile au Système pour convaincre qu'il n'y a pas d'autre choix. 

A l'étranger, son discours de haine est utile à Daech et ces fous de Dieu qui espèrent antagoniser musulmans et non-musulmans. En France, il permet aussi et surtout de convaincre une majorité de citoyens de faire front. Le front républicain ne sert pas la démocratie, il tait le débat démocratique. Même Edwy Plenel de Mediapart s'y met. Plus de la moitié de ce quinquennat a été dévoyée à consolider ce chantage: le front républicain contre le front national. Preuve en a été donnée ces quinze derniers jours. Une large part de la classe politique et des éditocrates n'attendaient que le ralliement immédiat et sans conditions à Macron de tous les candidats disqualifiés. Et qu'importe si Mélenchon et les insoumis étaient traités de pro-Chavez, de partisans de l'autocratie poutinienne, d'anti-européens, ou de jumeaux populistes du Front national quelques heures avant le premier scrutin! Au soir du premier tour, il fallait se soumettre. Et vite. Et sans broncher.

Malgré les oukases, le chantage, et les manœuvres, ce scenario a déraillé. 

Lundi, les résultats du vote interne de la France insoumise tombe: une moitié n'a pas voté, l'autre préfère aux deux tiers l'abstention ou le vote blanc pour dimanche. Les sondages disent autre chose sur le vote des insoumis: entre 45% et 54% pour Macron, un tiers d'abstention ou de vote blanc, et  13 à 14% pour Le Pen d'après les ultimes enquêtes avant la clôture de la campagne.


2007-2017, cruelle décennie. 
On pourrait remonter à 2002. Quinze ans pour retrouver l'extrême droite au second tour d'une présidentielle et réaliser qu'elle n'a pas changé, sauf en pire. Quinze ans sans s'interroger sur un échec politique collectif. La colère a monté, des pans entiers du discours xénophobes ont été légitimités à droite jusqu'aux frontières de la gauche, les crises économiques, sociales et internationales ont fait le reste.

2007-2017, une décennie et le même gout amer. En 2007, ce blog a ouvert au soir de l'élection de Nicolas Sarkozy, sur un constat effarant: comment Sarkozy avait-il pu faire gober son discours de rupture à une majorité de Français, alors qu'il endossait déjà une large et lourde responsabilité sur le bilan du quinquennat précédent ? Dix ans plus tard, le même scénario se reproduit sous nos yeux ébahis. Emmanuel Macron va prendre la relève d'un Hollande disqualifié, alors que son "projeeeeeet" n'est que la prolongation, voire la fusion, des politiques socio-économiques conduites sous Sarkozy puis Hollande.

Le parallèle s'arrête là. Sarkozy a été solidement élu en 2007, il a ensuite vite sombré, et sa défaite en 2012 a été acquise de justesse en 2012 grâce à une mobilisation antisarkozyste puissante. A en croire les sondages, Emmanuel Macron sera élu largement contre Marine Le Pen. Sa propre qualification au premier tour de la présidentielle a été doublement fragile: son score de 24% des suffrages est le plus plus faible d'un vainqueur de premier tour depuis 2002. Et il l'a obtenu grâce à un réflexe de vote utile et non sur son projet.

La "Macronista" est un colosse aux pieds  d'argile. La fulgurante ascension publicitaire de Macron a précipité la fusion des centres libéraux et la disparition du PS. Mais il faut relativiser le succès du macronisme. Le renoncement de Hollande à se représenter a tout accéléré. Il a été rendu possible par le démarrage anticipé de la campagne de Macron dès l'été 2016 et de l'hostilité forte interne des frondeurs du PS à l'égard de sa politique. Pris en étau, Hollande a été poussé dehors. Macron n'a pas convaincu. L'abstention et le vote blanc sont prévus élevés. L'indécision est manifeste dans les sondages. Même le débat du second tour a réalisé le pire score télévisuel de cet exercice.

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Macron sera élu et ne fera pas grand chose. Il prolongera ce qui n'avait pu être prolongé, il lancera des chantiers symboliques, il applaudira au retour de la croissance, mais il sourira souvent. Macron est le ravalement de façade d'un bâtiment qui s'écroule sur ses fondations.

Les Français vont élire le digne héritier de Valéry Giscard d'Estaing.

Clap, clap, clap.



Ami(e) citoyen(ne), vote, et qu'on en finisse. 

La suite nous attend.




8 commentaires:

  1. Excellente analyse et de plus bien écrite !

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  2. Le plan de l'oligarchie fonctionne mais son avenir est compromis. Les législatives sont la prochaine échéance clé. FI va se mobiliser, nous l'espérons pour essayer d'enrayer la destruction programmée de nos institutions au nom du "réalisme progressiste". Résistance.

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  3. La France vue par ton regard crépusculaire... Tu écris déjà tes mémoires d'outre tombe...

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  4. (commentaire systématiquement censuré sur marianne.net, ce qui en dit long sur sa mélenchonisation...)


    Je crois que le « bouleversement politique » qu’on nous annonce en France n’aura ni l’ampleur ni la durée qu’on nous annonce, car on sous-estime la résilience des partis politiques classiques et soi-disant enterrés.
    Je laisse de côté les pays ex-communistes de l’ Est et les USA, que je connais politiquement mal; tenons-nous en à l’ Europe occidentale:que constate-t-on ?

    Partout, les partis classiques conservateurs de droite résistent bien, et sont soit au pouvoir soit le principal parti d’opposition ( Grande-Bretagne, Allemagne, Suède, Espagne, Portugal, Irlande, etc.) ; partout, montent des partis populistes anti-immigrationnistes d’extrême-droite, qui restent dans l’ opposition ( 5 Stelle, partis populistes allemands, etc.) ou ne participent au pouvoir qu’en se modérant beaucoup et en menant alors la politique de la droite classique ( Pays-Bas, Danemark) , ou des nouveaux partis « non-classiques » et populistes de gauche, qui, eux aussi, soit restent dans l’opposition ( Podemos, Insoumis) soit mènent la même politique que les partis de gauche socio-libérale classique qu’ils ont remplacé ( Syriza). En fait: les slogans vieux comme le monde « Faire la politique autrement » « En finir avec l’ancien système,» etc. se limitent à changer les noms, les leaders et les membres des anciens partis classiques .

    En fait, le « bouleversement politique » concerne surtout les partis socio-démocrates, qui doivent soit assumer totalement leur ligne socio-libérale pour accéder au pouvoir (En marche !, Renzi en Italie, partis socialistes scandinaves, Syriza), soit se gauchiser et se condamner alors à rester dans l’opposition ( Die Linke, parti travailliste britannique corbynisé, Podemos, Insoumis, Partis communistes en voie de disparition).

    L UE étant à la veille d’une réforme qui s’imposera par la force des choses ( seule l’ Allemagne possède un excédent commercial, ce qui rend le système non viable, et son ampleur commence à lui poser des problèmes à elle-même), ce sont les partis « de gauche » européanistes qui ont le dessus sur les autres, car les mieux placés pour participer à la réforme d’un système dont ils ne condamnent pas le principe.

    En France, l’enjeu des législatives est de savoir si Macron aura une majorité de son nouveau parti socio-libéral En marche, ou si l’ UMP le contraindra à la cohabitation; la présence de quelques députés PS, Insoumis et FN n’y changera rien.

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    1. Analyse intéressante, concernant les législatives, je pense que En Marche aura la majorité. Comme d'habitude les francais voudront donner de la marge de manœuvre au président, les "marcheurs" se déplaceront donc en force en juin contrairement aux partisans des autres partis. Sans oublier que traditionnellement l’extrême gauche capitalise très mal ses scores aux législatives ( les bisbilles avec le PC ont déjà commencés d'ailleurs) et le FN à des élus locaux souvent d'un faible niveau avec peu d'implantation locale.

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