Grèce : les 3 non-dits de Sarkozy

Il s'est fait attendre. Jeudi dernier, le 21 juillet 2011, Nicolas Sarkozy put se livrer à l'un de ses exercices préférés, la conférence de presse de sortie de conseil européen. En France, il n'accepte que rarement l'exercice. A l'étranger, protégé de questions embarrassantes sur sa véritable actualité nationale, il adore s'affiche sur ces grandes estrades, drapeaux européens en décor et faire la pédagogie des accords - souvent sans lendemain - qui viennent d'être négocier pour des journalistes économiques souvent plus experts que lui.

Pour aller à Berlin (mercredi) puis Bruxelles (jeudi), notre Immense Monarque avait pris 3 avions : son nouvel Airbus présidentiel baptisé Air Sarko One, équipé d'une chambre, d'un bureau, d'une salle de réunion, d'une soixantaine de places pour des longs voyages comme un Paris-Séoul sans escale, et 2 Falcons pour les escortes. Rien n'est trop bien, trop grand, trop prestigieux pour notre Monarque. 

Ce jeudi soir gris de juillet, Nicolas Sarkozy était exaspérant, franchement exaspérant. Il nous racontait les conclusions de cette réunion de l'eurogroup comme s'il s'adressait à des gamins d'école maternelle. Pourquoi faut-il qu'il infantilise toujours autant son auditoire ? Ce n'est même pas méprisant. Dans ces occasions, Nicolas Sarkozy semble toujours vouloir prouver qu'il a tout compris. « Z'avez-vu ? C'est vachement compliqué mais on y est arrivé ! »

Pourquoi faut-il donc supporter, depuis 4 ans, un Monarque aussi interventionniste sur tous les sujets alors que souvent il n'en capte rien ?

« Je ne vais pas commenter le texte du communiqué que vous allez avoir », commença-t-il par dire aux journalistes présents. Il valait mieux éviter, effectivement, de rappeler toutes les concessions. Sarkozy voulait parler avant même que le communiqué ne soit distribué aux médias. « Je voudrai le présenter dans ses grandes lignes politiques ».  Tout au long de sa trentaine de minutes de monologue, il eut le visage et le corps traversés de ses tics habituels, mâchoire coincée, haussements d'épaules, visage grimaçant... C'en devenait gênant.

« D'abord, nous avons décidé... comme je l'ai indiqué à de nombreuses reprises... de soutenir la Grèce en tant que membre de l'Euro. (...) Je voudrais, m'adressant au peuple grec, leur dire que nous sommes conscients des efforts qui leur ont été demandés ».Vraiment ? Il faut insister sur la gravité du moment. « C'est notre responsabilité historique, face à l'Europe, incarnée dans la monnaie unique ». L'Europe s'incarne dans sa monnaie, pas dans son gouvernement, qui n'existe pas.

« ... C'est-à-dire qu'un échec... sur le soutien à l'euro... nous était absolument interdit. Il y a un tournant historique dans la décision que nous prenons. » Sarkozy pèse ses mots. « D'abord nous nous sommes engagés à créer l'amorce d'un fond monétaire européen. (...) Le mécanisme européen que nous avons créé il y a quelques mois, nous avons pris la décision de lui de donner plus de force, plus de flexibilité.»

Jeudi soir, parfois, Sarkozy était drôle. Dans l'assistance, des journalistes mille fois plus experts que lui, le regardaient à peine, tous occupés à retranscrire en « live » les déclarations. Mais Sarkozy voulait être ultra-pédagogue, même en lisant ses notes, de peur de dire une grosse bêtise : ainsi, le FESF pourra intervenir, « permettez-moi cette expression, pas simplement sur le marché primaire de la dette , (...)  mais aussi sur le  marché de la dette d'occasion »... Gros sourire du président français (« t'as vu, j'ai tout compris à ce qu'on m'a dit ! » semble-t-il nous dire). « ça a l'air technique, mais c'est très important.» Ben oui... c'est « très important.»

Plus tard, Sarkozy expliqua que l'Europe allait « puissamment aidé » la Grèce par une « réallocation de ses investissements » « au service de la compétitivité de la Grèce ». Ah... En France, notre économie nationale s'enfonce dans le déficit commercial à des niveaux records (60 à 70 milliards d'euros attendus cette année), preuve que 4 années de mandature sarkozyenne n'ont servi à rien en terme de compétitivité. Mais sur son estrade, à Bruxelles, Sarkozy était à même de donner quelques leçons.

Il voulait surtout éviter de commenter trois informations directement cruciales pour ses concitoyens.

1. Qui va payer ? s'interrogea Libération. Les contribuables européens, très certainement. Les citoyens grecs évidemment. « Ces décisions n'ont pas de coût direct pour nos finances publiques » a expliqué François Fillon vendredi matin. Il jouait sur les mots. En France, le plan nous coutera 15 milliards d'euros d'endettement supplémentaire jusqu'en 2014.« Elles ont un coût indirect puisque nous allons participer à travers des garanties apportées sur les prêts qui seront consentis par le fonds de stabilité européen à la GrèceOn ne respectera donc pas l'engagement de réduction de l'endettement public (1650 milliards d'euros à fin juin 2011) pris pour 2013. C'est le premier non-dit de ce sommet.

2. Deuxième non-dit de l'opération, il faudra un nouveau plan de rigueur. La France a du, au passage, souscrire à l'objectif de réduction de son déficit budgétaire sous les 3% du PIB en 2013 « au plus tard ». « Les Français doivent s'attendre à plus de rigueur » commentait sobrement le Figaro. 2013 était un horizon, c'est devenu un enjeu. Notre déficit est prévu à 6 % du PIB cette année. Comme par hasard, François Baroin a du concéder qu'il faudrait faire plus que les maigres 3 milliards d'euros d'économies de niches fiscales prévues en 2012 (« Il est très probable que nous devrons aller, dans le cadre de la loi de finances 2012, au-delà des trois milliards de réduction de niches prévus »). L'an passé, alors ministre du budget, il avait commis une sacrée bourde en annonçant prématurément que la réduction de 11 milliards d'euros de niches ne suffiraient pas. Ce dernier épisode grec nous rappelle que l'heure de vérité est proche. La Cour des Comptes dénonçait encore récemment l'emballement de l'endettement français. La commission des finances du Sénat, pourtant à droite, a critiqué la prévision de croissance du gouvernement (2,25 %), jugée trop optimiste.

Le gouvernement Sarkozy est bien coincé. Le 15 juillet dernier, il y a à peine 8 jours, François Baroin expliquait encore qu'il était opposé à toute hausse d'impôt. Il sait qu'il lui faudra rogner les niches fiscales. Il sait aussi qu'il faudra augmenter, d'une façon ou d'une autre, les impôts. Mais il préférerait laisser le « sale boulot » à d'autres, à gauche, dans leur programme : « nous sommes totalement opposés à la création d'une tranche supérieure marginale de l'impôt sur le revenu » a-t-il rappelé au Figaro.

3. Sarkozy s'est affranchi, comme souvent, de toute collaboration de ses ministres. Cette personnalisation extrême n'a choqué personne. Ce vendredi, flanqué de ses deux ministres, Fillon faisait grise mine. Il n'était pas à Bruxelles. Sarkozy est parti seul avec ses conseillers. Fillon, Baroin et Pécresse en étaient réduits à faire le service après-vente de décisions qu'ils n'avaient ni négocié ni travaillé. Mais le Premier Collaborateur, premier absent, assura le service minimum. Et comme il n'avait rien d'autre à faire que d'être mesquin, il fit de la petite politique politicienne, rappelant que son Monarque, si dispendieux par ailleurs, voulait une « règle d'or » constitutionnelle pour mieux imposer, pour ses successeurs après 2012, la nécessité de réduire les déficits qu'il avait creusé.

Evidemment, a précisé Fillon, « les engagements que nous avons pris doivent être respectés ».

Evidemment.

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