15 août 2007

Sarkozy l'Africain, Guaino le colon.


Libération a publié une nouvelle tribune réagissant au honteux "discours de Dakar" de Nicolas Sarkoy de juillet dernier. Florence Brisset-Foucault (doctorante, Paris-I- Sorbonne), Marie-Emmanuelle Pommerolle (maître de conférences, université Antilles- Guyane), Etienne Smith et Emmanuel Viret (doctorants, Sciences-Po, Paris) y écrivent:



On saura gré à Henri Guaino, qui écrit les discours de Nicolas Sarkozy, d’avoir au moins rouvert ses classiques. Mais les références à Césaire ou à Senghor qui émaillent le discours prononcé le 26 juillet à Dakar révèlent, à l’inverse de la rupture annoncée, une conception du continent conforme à une certaine tradition.


Imaginerait-on le président français fraîchement élu se rendre en Inde, en Chine, ou aux Etats-Unis, pour en juger l’histoire et les fautes ? Faisant sien un discours arrogant, proposant à la place d’une vision des rapports futurs de la France et de l’Afrique (lesquels auraient bien besoin d’être mis à plat) les poncifs d’une inauguration d’exposition coloniale, Nicolas Sarkozy a commis un premier faux pas. L’état déplorable de l’image de la France en son ancien «pré carré» appelait sans doute autre chose. Injonctions, hyperboles, le ton général du discours est celui d’une condescendante familiarité.


Si le «défi de l’Afrique, c’est d’apprendre», le président Sarkozy peut déployer sa leçon. Nullement étouffé par les paradoxes, il décrit la faute des colonisateurs : «Ils ont dit à vos pères ce qu’ils devaient penser, ce qu’ils devaient croire, ce qu’ils devaient faire» ; mais s’autorise à dire à la jeunesse africaine ce qu’elle doit penser, croire et faire.
Aussi commence-t-il par la rassurer, en enfonçant plus qu’à son tour des portes déjà ouvertes : «[…] L’homme africain est aussi logique et raisonnable que l’homme européen.» Mais effrayé lui-même d’une telle audace, le président français situe en ce même «homme africain» l’origine des malheurs du continent. L’Afrique serait figée dans la répétition du même, sans histoire, incapable d’universalisme, réticente au métissage et imperméable au reste du monde. Il lui fallait, comme par nécessité, quelque chose pour combler son «manque», forcer son ouverture au monde, la faire devenir adulte. Le continent n’aurait été qu’un ventre vide avant la salutaire colonisation, mal nécessaire, dont Sarkozy nous dit les «fautes» pour ensuite décréter à lui seul ce qu’il faut en retenir et en oublier. Faut-il donc théoriser l’ingérence mémorielle ? Est-ce à l’ancienne puissance coloniale de choisir le signe (positif, on l’aura compris) du bilan ?
Et, plus grave, le Président ne sait-il pas que le continent n’a jamais été coupé du monde, qu’il n’a pas attendu la colonisation pour se mondialiser ? Attribuer à «l’essence» de l’Afrique son supposé désengagement, c’est occulter une interrogation nécessaire sur les conditions politiques et économiques de son insertion, ambivalente, dans l’espace mondial.


Enfin, Nicolas Sarkozy semble oublier quarante ans de politique africaine de la France. A moins que celle-ci aille de soi et qu’il en assume pleinement aujourd’hui le testament et l’héritage : une vision périmée et douteuse du continent, puisée dans les fantasmes d’une certaine négritude et doublée d’une géopolitique de la
nostalgie. Si l’on doit chercher un éternel retour, c’est bien dans les conceptions d’une pensée française officielle sur l’Afrique. A perpétuer ainsi son autisme, celle-ci se rend inaudible pour la jeunesse africaine et appelle une question : à quoi tient cette incapacité chronique d’une partie de l’élite française à entretenir des relations libérées du complexe colonial avec le continent, à rompre avec une tradition intellectuelle discréditée et une tradition politique françafricaine, qui s’est longtemps adossée à la première ? En n’évoquant jamais les piliers de la présence française en Afrique (interventions militaires, coopération, centres culturels), en n’en tirant aucun bilan, Nicolas Sarkozy laisse croire par omission que ces domaines relèvent d’une stricte compétence technique, alors qu’ils sont l’objet de choix politiques, et que leurs procédures d’engagement se décident au sommet de l’Etat, dans une totale opacité.


La vraie rupture eût été de s’interroger publiquement sur l’engagement des troupes françaises au Tchad et en Centrafrique, de se demander ce que recouvre le développement plutôt que de l’abandonner aux ingénieurs agronomes, et ce que peut signifier le rayonnement culturel de la France dans des pays où ses ambassades évoquent à peine plus que le refus d’un visa et la musique militaire.


Plutôt que l’injonction à l’autosuffisance alimentaire, et au développement des cultures vivrières (mais c’est gentil d’y avoir pensé), on aurait souhaité savoir quelles sont les conceptions du nouvel exécutif au sujet de l’aide au développement, de ses effets indirects, et du soutien aux contre-pouvoirs. Mais la «dépendance au sentier» comme disent les sociologues, n’est pas à chercher où l’on croit : après Dakar, la tournée du président français n’a visité que le Gabonais Omar Bongo, au pouvoir depuis quarante ans, doyen des autocrates du champ francophone, en remerciement de ses riches conseils prodigués pendant la campagne présidentielle française. Au vu de cette première expérience catastrophique, on ne peut qu’espérer que le président de la République change de pratiques, de discours et de nègre.

Merci.

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