25 juin 2016

477ème semaine politique: le jour où le Royaume Uni est enfin devenu européen.



Et si il y avait un contre-sens historique sur ce qui se passe outre-Manche ?



Évacuons d'abord, et rapidement, une actualité française qui a sombré dans l'absurde. 

L'annonce de l'organisation d'une primaire socialiste, de surcroit tardive (janvier 2017 !), provoque remous et incompréhensions. Dimanche, le trublion écologiste Dany Cohn-Bendit traite Jean-Luc Mélenchon de "poule mouillée" après son refus réitéré de participer à cette opération. Sur les plateaux radio-télévisuels, le dernier carré des partisans du président sortant multiplie les attaques contre les critiques. Ils font mine d'oublier l'essentiel: la prochaine présidentielle se jugera sur le bilan de François Hollande. Une primaire est là pour arbitrer entre différentes options politiques pour l'avenir, et non pour forcer le ralliement d'un camp aux échecs d'un quinquennat. François Hollande est certainement le seul à ne pouvoir participer à cette primaire. Il est aussi l'un des rares à ne pas avoir compris cette affaire.

Les enquêtes sondagières se suivent et se ressemblent. La séquence violente, dans les stades, dans les rues, à l'Assemblée, et sur nos écrans, des semaines précédentes a abîmé encore un peu plus le couple exécutif. LesJours révèlent que l'un des proches PDG de Hollande s'amuse avec le fisc et le Luxembourg. C'est bêta. Sur Canalplus, Yann Barthès et son Petit Journal tirent leur révérence, après 12 années de bons et loyaux services. La succession de témoignages politiques souvent haineux à leur encontre est assez troublante et révélatrice d'une époque.


Nouvelle manif, jeudi 23 juin. Valls refuse. La CGT menace. FO maintient. On frise le ridicule gouvernemental quand on entend la proposition d'une "manifestation statique". Finalement, il y aura bien déplacement de foules - si foule il y a - mais sur un circuit court, près de Bastille. Entre 20 et 60 000 personnes tournent en rond. Il y a un policier casqué tous les 50 mètres. "Pas de casse, ni de gaz lacrymogène" se félicite le ministre de l'intérieur. Le droit de manifester est préservé... dans un enclot.

Mais le plus important est ailleurs. 

Il y a des semaines où l'on sait à l'avance que l'on vivra un évènement historique. Cette semaine en fut un. La contrée des Beatles, de James Bond et de Shakespeare décidait de son avenir européen. 

Jeudi 23 juin, les Britanniques votent, jusque tard le soir. 

La participation est élevée, 72%. Il y a 4 mois, David Cameron avait obtenu de ses futurs ex-collègues européens quelques graves reculs de l'intégration et de la solidarité européennes, telles cette suspension pendant 4 ans des allocations sociales des immigrés (y compris les citoyens d’autres pays de l’UE), ou cette promesse d'assouplir encore davantage les conditions de libre-échangisme intra-UE. Le conservateur pensait avoir suffisamment négocié pour convaincre ses électeurs qu'il valait mieux rester dans l'Union européenne.

Il n'en fut rien. Une fraction du peuple, le pauvre, a choisi une autre voie. Une gros tiers du pays a voté pour la sortie. 

Churchill l'avait toujours dit, dès juin 1944.

Pour défendre cette sortie de l'Union, on entend les habituels arguments xénophobes, parfois racistes, que l'extrême droite continentale propage également avec gourmandise: les nonistes agitent ainsi le danger d'une immigration non contrôlée qui déstabiliserait l'emploi. On croyait que le Royaume Uni, après ces récentes saignées austéritaires, n'avait plus de chômage.

Ces délires anxiogènes ne reprennent que très peu des arguments identitaires que le Front national et une fraction furibarde de la droite ont tant l'habitude de ressasser. Les partisans du Brexit pointent aussi, et surtout, une Union "technocratique" et "coûteuse". En 1979, Margareth Thatcher réclamait: "I want my money back !". En 2016,  Boris Johnson, l’ancien maire de Londres en campagne pour le Brexit, fait distribuer des tracts où l'on peut lire: "Let's give our NHS the £350 million the EU takes every week" ("rendons à notre service public de santé les 350 millions de livres sterling que l'Union européenne prend chaque semaine".) L'argument est faux, mais il porte, et surtout dans les couches populaires.

Là-bas, la gauche travailliste dirigée par l'excellent Jérémy Corbyn bataille pour le maintien dans l'UE, maigre gage d'un maigre rempart contre l'ultra-libéralisme de ces conservateurs et autres socio-libéraux au pouvoir. Les classes populaires sont-elles bêtes pour soutenir ainsi leurs ennemis de classe ?  

Le 23 juin au soir, on se couche avec des sondages favorables au maintien. Au petit matin, on se réveille avec un Brexit triomphant. Les Bourses dévissent, la livre sterling s'effondre. Le paysage politique britannique est un champs de ruine. La campagne du Brexit a fracturé avant, pendant et après le Royaume Uni comme jamais depuis 5 décennies: Gallois, Ecossais et Irlandais (du Nord) ont voté massivement pour le Oui. Le conservateur David Cameron promet de démissionner à l'automne. A Bruxelles et ailleurs dans les institutions européennes, un bon millier de Britanniques seront prochainement virés.

A l'automne, il y a a fort à parier qu'elles hériterons du conservateur Boris Johnson comme premier ministre.  Le Brexit est d'abord la victoire des conservateurs.
En France, après la stupeur, certains cèdent facilement au mépris.

Gueule de bois et langue de bois
Dès samedi, une pétition qui rassemble un million de soutiens réclame un nouveau soutien. Et le leader de UKIP avoue le mensonge: non, la sortie de l'UE ne permettra pas de "récupérer" 350 millions de livres par semaine, et encore moins de les attribuer au financement du système de santé. Il faut se souvenir de cette leçon: l'extrême droite reste un suppôt du patronat et un mélange de me songes et d'approximations.

En ce qui concerne l'arrivée de migrants, cette grande trouille qui aurait motivé le vote de sortie, le Brexit changera peu. Pour les migrants qui s'amassent à Calais, l'affaire est entendue.

Les chefs d’États européens s'agitent, de réunions improvisées en conseils extraordinaires; de déclarations solennelles en communiqués de presse rassurants.

"Bien entendu, on peut sauter sur sa chaise comme un cabri en criant l'Europe, l'Europe, l'Europe." Charles de Gaulle
En France, la campagne référendaire britannique a peu intéressé les médias et l'opinion. Et donc le lendemain, une gueule de bois frappe nos élites.

On se réveille avec un gout amer.

"L'Europe ne peut plus se faire comme avant" annone François Hollande à l'Elysée. Sarkozy, Juppé, Mélenchon ou Valls ne disent pas autre chose. Marine Le Pen réclame même un référendum sur la sortie de l'UE en France. Bruno Le Maire, candidat à la candidature LR pour la présidentielle, et ancien ministre sarkozyste des affaires européennes, braille qu'il faudrait un référendum sur un "nouveau projet". Mais il récuse tout référendum à la Britannique avec un argument assez lunaire: "il ne s'agit pas de demander aux Français s'ils veulent sortir ou rester dans l'Union européenne. Mais de dire, voilà le nouveau projet sur lequel nous avons travaillé avec l'Allemagne et les six pays fondateurs." Faire le bien des peuples sans trop leur demander leur avis, quelle conception de la démocratie !
"L’Europe, pour les Français, on la change ou on la quitte." Jean-Luc Mélenchon, 24 juin 2016
Cette unanimité franco-française sur la nécessité de changement n'est que de façade. La droite extrême et l'extrême droite reprennent les arguments de l'UKIP: l'Europe serait envahie, l'identité serait menacée.

Sarkozy réclame "le rétablissement des contrôles aux frontières" et l'arrêt du processus d'élargissement de l'Union européenne. Qui pense encore que l'Europe est ouverte à tout vent ? Quant à l'élargissement de l'UE, le processus est au point mort malgré les candidatures de la Turquie, du Montenegro, de la Serbie, de l'Albanie, du Kosovo ou de la Bosnie-Herzégovine. Le Maire n'est pas mieux:  "Le projet que je propose c'est des frontières, la défense de nos intérêts économique, la capacité à protéger les Français et les Européens contre les menaces, en particulier le terrorisme et l'afflux de réfugiés."  Faudrait-il leur rappeler que la France n'a accueilli qu'une vingtaine de milliers de migrants depuis 18 mois ?

La gauche libérale (sic!) n'y comprend rien, incapable de voir que la dérégulation et l'austérité européennes ne peuvent que produire des réactions nationales de rejet en cascade.

Le libéralisme a tué l'Europe. 

Qu'on se le répète.

Mesdames, messieurs les Anglais, partez donc, mais partez vite.  Hollande puis Juncker insistent: hors de question d'attendre deux ans et de longues tractations de sortie. On coupe les ponts, et vite.

Ils ont raison. 

Finalement, le Royaume Uni est peut-être devenu véritablement européen. Mélenchon a rappelé cette évidence:"Depuis 2005 (...), chaque fois que l'on pose la questions aux peuples de savoir s'il accepte ce qui est proposer par l'Europe, la réponse est non." Jean-Luc Mélenchon, 24 juin 2016