SARKOFRANCE #03

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6 février 2016

457ème semaine politique: Hollande, Rantanplan à l'Elysée

Crédit illustration: DoZone Parody

Loin d'obtenir l'union nationale, François Hollande est parvenu en moins de trois mois après les attentats à fracturer la classe politique comme jamais. Au-delà des désaccords politiques qu'il suscite, Hollande parait surtout incroyablement maladroit, et inefficace.




Vendredi, la représentation parlementaire du pays est invitée à examiner la loi d'extension constitutionnelle de la déchéance de nationalité. La mesure, annoncée à chaud dans l'émotion des attentats de l'an passé, a été confirmée à froid, assumée à froid, défendue à froid et sans conteste par l'équipe Hollandaise. Elle a provoqué le départ de l'icône Christiane Taubira.

Elle a fracturé sans doute plus lourdement que tous les reniements politiques précédents.

" quand les dégoûtés s’en vont, il ne reste que les dégoûtants". La citation d'un ministre belge est rappelée par Jean-Luc Mélenchon en début de semaine.

Devant une Assemblée désertée, Manuel Valls s'est voulu grandiloquent. Il répond un à un aux interpellations des chefs de groupe. Il appelle, sans rire; à "l'unité sans faille". "Cette union sacrée est un impératif". Il toussait secrètement. A sa gauche, il a concédé l'hypocrite retrait de la restriction aux binationaux de la déchéance de nationalité dans le texte de loi. Et sa droite, heurtée d'une telle clémence (sic!) s'est du coup fissurée dans son soutien initialement gagné d'avance. Le fiasco est total, le feuilleton va durer encore un mois ou deux, avec une séance au Congrès. Le matin de ce vendredi, Robert Badinter, figure historique et morale de la gauche, l'incarnation de la suppression de la peine de mort contre l'avis des sondages en 1981, ce même Robert Badinter achève cette semaine noire en dézinguant sobrement la déchéance de nationalité dans la presse.

Hollande se réfugie à Bordeaux, pour visiter l'Ecole nationale de la magistrature. Il évite le contact avec les journalistes, il s'écarte des passants. Devant les élèves et les nouveaux promus, il confie qu'il va ajouter au texte de révision constitutionnelle sa promesse de campagne numéro 53,  sur le renforcement de l'indépendance des magistrats du parquet. La mesure sort d'un chapeau, comme ça, un vendredi de février 2016. La ficelle est bien grosse pour changer les termes du débat.

Samedi, Hollande est au salon de la boulangerie à Saint-Denis, puis au Stade de France pour assister à la défaite victoire de la France à l'Italie dans le Tournoi des 6 Nations. La pression en faveur de l'organisation de primaires à gauche enfle. Même d'anciens ministres comme Filippetti et Hamon appuient la démarche tant l'actuel locataire élyséen n'est plus légitime.
"La triangulation est en train de nous tuer, de nous asphyxier." Aurélie Filippetti
Pour certains, jeudi soir, le spectacle était sur France 2. La chaîne publique avait bousculé sa grille, déprogrammé ses émissions pour servir la promotion du bouquin de l'ancien monarque. Nous sommes en 2016 et quelques journalistes ont conservé les réflexes de complaisance du siècle d'avant. Bref, sur le plateau, Sarkozy était seul puisque aucun ministre ne s'était dévoué pour le confronter. Du côté de l'Elysée, la manoeuvre était limpide: il faut re-booster le soldat Sarko, car c'est le meilleur atout de qualification de François Hollande pour le second tour de l'élection présidentielle de 2017. Or Sarkozy n'est jamais aussi bon que lorsqu'il joue les victimes. On se souvient de l'immense show anti-Chirac en 2004-2005. Sarko outragé, Sarko accusé dans une vilaine affaire Clearstream !
Ce jeudi, Sarkozy nous faisait l'honneur d'une séquence télévisuelle fatigante. L'émission fut un flop, à peine 12% des téléspectateurs, comme son rival de droite Alain Juppé.

Le problème de Sarko, c'est qu'on connait tout, on prévoit tout, on devine tout, et on n'apprend rien de lui. Sarkozy avait forcément une énième fois "changé":  "j'ai une énergie en moi" expliqua-t-il pour justifier son retour. Il peinait surtout à convaincre qu'il avait encore du jus. Il avalait ses mots, machait la fin d ses phrases. On a souvent comparé Sarkozy à Giscard - élus jeunes, défaits jeunes -  ce soir-là l'élève rejoignait prématurément le maitre. "J'ai la politique dans ma vie et la France que j'aime passionnément". Sarko mentait aussi, comme souvent. Il enjoliva son propre bilan. Le premier quinquennat du blog Sarkofrance est à portée de clic pour rappeler quelques évidences: la croissance du quinquennat Sarkozy fut pire qu'ailleurs en Europe. Il enfonça clichés de rentiers - "Quelqu'un qui a travaillé toute sa vie a le droit de transmettre un patrimoine" - ou tautologies de petite campagne - "La République, je ne veux plus qu'elle recule."

Outrancier comme à son habitude, inquiet de ne convaincre cet électorat agité par la surenchère frontiste, Sarkozy plonge dans la même exagération anxiogène sur ces "10 millions de Syriens" qui prétendument vont déferler sur l'Europe et bien sûr la France. Pourquoi pas 20 millions ? L'ancien monarque ne sait parler des tensions du monde qu'en outrances et exagérations. Quant à son revirement le plus fameux, le plus symbolique, le plus heureux, celui sur le mariage gay qu'il refusait hier mais accepte aujourd'hui, Sarkozy a cette incroyable explication, qui re-valide tous les doutes sur la stabilité de l'individu: " Je m’étais mal exprimé et j’ai voulu corriger mon ambiguïté".

"Je suis venu essayer de convaincre les Français que la France a un avenir".

Mais lui, en-a-t-il un, d'avenir ?

Il y a bien eu cette micro-polémique, quelques milliers de Tweets et autant d'indignations ou de réactions sur une réforme profonde de l'orthographe et la disparition de l'accent circonflexe. Les "emballés" par la mesure de l'ineffable gouvernement avaient simplement oublié une chose: vérifier que la mesure était réelle. Elle ne l'était pas. Il y eut peu de polémiques, en revanche, sur bien plus grave. Comme cet aveu, en fin de weekend, d'un ministre des finances d'un gouvernement de gauche qui soutenait ouvertement la dégressivité des allocations chômage. La mesure est poussée par le MEDEF dans l'actuelle nouvelle négociation du régime chômage: "La dégressivité fait partie des solutions qu'il faut mettre sur la table" explique ainsi Pierre Gattaz, le patron des patrons. En 2013, le même Michel Sapin, déjà ministre, s'indignait que le MEDEF propose pareille idée. Trois années plus tard, le changement, c'est maintenant. Manuel Valls et son équipe de bras cassés veulent-ils saborder l'élection de 2017 ? Manuel Valls aggrave la dégressivité de la parole politique. Jusqu''où s'arrêtera-t-il ? Le candidat Hollande est mur pour sa primaire, mais à droite. Que l'on compare enfin, et méthodiquement, les programmes d'un Hollande, Sarkozy et Juppé. Bien sûr, nous trouverons des différences.

A droite, Hollande est plus à gauche que Juppé.

Quel programme !

Moins de la moitié des chômeurs inscrits sont indemnisés par Pôle emploi. Et cette indemnisation est bornée à deux années, plafonnée à 57% du salaire précédent.  La moitié des chômeurs indemnisés touchent moins de 500 euros par mois. Et 6% seulement plus de 1.500 euros par mois. Mais il y a quand même des élus et ministres "socialistes" pour considérer que c'est encore trop. La nausée est un accélérateur de rage ou d'abstention.


Aussitôt dit, aussitôt vomi, voici un sondage commandité par le quotidien Les Echos d'après lequel 60% de nos concitoyens seraient favorables à cette dégressivité proposée. Ce gouvernement navigue à vue. Affolé, il prend ses consignes à l'Ifop ou chez OpinionWay. La vraie différence entre Sarkozy et Hollande est peut-être là: le premier trafiquait les sondages en refilant à quelques médias complaisants des enquêtes payées par l'Elysée. Le second et son équipe désorientée suit aveuglement le résultat de ces enquêtes. Le premier a une colonne vertébrale détestable, le second est affreusement liquéfié.

François Hollande est dans une nasse.  La République est abîmée, la gauche est détruite.

Ami citoyen, ne désespère pas.



30 janvier 2016

456ème semaine politique: l'auto-destruction de François Hollande

Crédit illustration: DoZone Parody
 

Il ne lui restait qu'un alibi symbolique, Christiane Taubira. On peinait à comprendre qu'elle reste encore. La clarification est arrivée cette semaine. Pour Hollande, la route est dégagée... à droite.



La démission "loyale"
Mercredi 27 janvier, quelques jours avant l'examen d'une révision constitutionnelle jugée inique à gauche, la Garde des Sceaux démissionne. Une seule décision, attendue depuis trop longtemps, et voici le cataclysme. L'extrême droite et la droite furibarde se réjouissent, le sourire jaune. Taubira était la seule ministre apte à justifier leurs critiques outrancières. Taubira partie, Sarkozy, Copé, Le Pen et les autres restent en tête à tête avec Hollande, Valls et Macron. C'est moins "fun", moins "trivial", moins "clivant". Le remplaçant d'une Garde des Sceaux que la presse unanime jugeait incapable de partir il y a quelques semaines à peine est un fidèle de Valls, Jean-Jacques Urvoas. Un "socialiste sécuritaire" qui se voyait plutôt à l'intérieur, un "Judge Dredd" breton qui proposait récemment la fusion des ministères de la police et de la justice.

"Hollande perd avec Taubira sa caution de gauche" résume L'Express.

Pour le camp sarkozyste, la nouvelle ne pouvait pas tomber plus mal. En quelques secondes, elle éclipse un plan de communication savamment orchestré pour la sortie d'un ouvrage "écrit à la main" par l'ancien monarque, un recueil d'aveux sur des anecdotes symboliques, jamais sur les sujets de fond qui interpellent encore le curieux 4 ans plus tard - les affaires Bettencourt ou Bygmalion, l'argent de Kadhafi ou les lâchetés politiques de son quinquennat - ni même sur ses travers du présent, telles que ses conférences rémunérées par des émirats ou les vacances tous frais payés par le roi du Maroc à Marrakech à Noël dernier.

Au gauche, on minore ou on applaudit à ce départ. Les ex-ministres Filippetti, Montebourg, ou Hamon sont ravis. Non sans humour ni second degré, Jean-Luc Mélenchon résume: "Encore une proposition du FN et de la droite reprise par Hollande : faire partir Taubira". A l'Elysée, on décrit le départ comme à l'amiable. On insiste sur la loyauté de Taubira à l'encontre de Hollande. On minore comme on peut. On se rassure comme on peut.


Christiane Taubira n'incarnait pas une résistance "vrauchiste" au sein du gouvernement. Comme l'ont rappelé quelques-un(e)s, l'ex-Garde des Sceaux ne critiquait pas la ligne social-économique version Macron. Elle n'était pas non plus une acharnée des causes écolo. Taubira restait simplement sur sa ligne, la défense des libertés. Elle n'a pas toujours eu gain de cause, dans ce déséquilibre entre amélioration de nos libertés après une décennie sarkozyste outrancière et agitation sécuritaire d'un ministre de l'intérieur  propulsé premier des ministres.

La démission de Christiane Taubira s'illustre d'un tweet déjà culte, postée par elle-même quelques heures après l'annonce. Un tweet qui résume l'attitude de nombre de déçus du Hollandisme primaire, un tweet "liké" 20 000 fois en 3 jours, et lus quelques millions d'autres, un tweet qui provoque une sortie énervée de Manuel Valls lui-même sur les réseaux sociaux:

Le cadeau au FN
Pour parachever le symbole de ce micro-remaniement, Manuel Valls apporte deux modifications au texte d'extension de la déchéance de nationalité dans la Constitution: il retire de toute référence aux binationaux afin de ne pas les "stigmatiser". L'hypocrisie est manifeste puisque dans les faits, seuls les binationaux restent visés par cette mesure symbolique, Manuel Valls ayant assuré ce mercredi, en parallèle, que la France "s’engagera dans la ratification » de la Convention de 1961 interdisant la création d’apatrides". Mais surtout, il intègre une demande du Front national et des sarkozystes de LR, l'élargissement de la déchéance aux délits, et non plus seulement aux crimes, liés au terrorisme.

Le Front national se régale. 
"Une fois que le principe a été réhabilité par François Hollande, nous allons passer à l’étape numéro 2, c’est-à-dire faire pression pour que cette déchéance soit appliquée concrètement beaucoup plus largement." Florian Philippot, 28 décembre 2015. 

"La loi fixe les conditions dans lesquelles une personne peut-être déchue de la nationalité française ou des droits attachés à celle-ci lorsqu’elle est condamnée pour un crime ou un délit constituant une atteinte grave à la vie de la Nation." Article 2 du projet de loi de révision constitutionnelle présenté par Manuel Valls le 27 janvier 2016.

Le fiasco économique.
Le départ de Taubira a également éclipsé trois informations socio-économiques que l'actualité et la raison nous imposent de relier.

Le 26 janvier, c'est la remise du rapport de la commission présidée par Robert Badinter sur le Code du travail. Pour le meilleur ou pour le pire. Badinter est un symbole de gauche qu'Hollande souhaiterait volontiers hisser devant toutes les critiques. Mais les recommandation du rapport ont suscité une autre salve de critiques ... à gauche. En juin dernier, Robert Badinter avait déjà livré ses intentions, un compromis social-démocrate pour simplifier une législation du travail ultra-complexe tout en sanctuarisant la protection des droits sociaux négociés et acquis au fil de notre histoire moderne - protection sociale, congés payés (article 37), durée légale du travail, CDI comme norme (article 9), lutte contre le harcèlement (article 7), interdiction du travail le dimanche sauf dérogation, etc. Six mois plus tard, il livre une liste de 61 articles qui provoquent l'ire à gauche. En cause, ces articles sont souvent imprécis ou renvoient à des possibilité de dérogations sans en définir le cadre ni les objectifs, comme le travail des mineurs de moins de 16 ans (art. 8), le prêt de main d'oeuvre (art. 18), le reclassement des licenciés économiques (art. 28), le travail le dimanche (art. 35), ou le travail de nuit (art. 36). La liste des droits de la Commission Badinter facilite la déconstruction du code du travail par des lois d'application comme la la loi Macron 1.

Le 27 janvier, les statistiques du chômage pour le dernier mois de l'année passée sont enfin publiées, et elles sont catastrophiques. L'échec de François Hollande et de Manuel Valls sur le front du chômage est incontestable: 15.000 sans-emplois supplémentaires en un mois et la ministre du Travail met cela sur le compte des attentats de novembre. Le gouvernement a beau se féliciter d'une croissance retrouvée en 2015 - 1,1% en 2015 confirme l'INSEE - l'échec de la politique de l'offre se lit dans l'explosion du chômage: depuis 2012, le nombre d'inscrits à pôle emploi a cru de 700 000.

La faute à pas de chance ?

Le 28 janvier, la fondation Abbé Pierre commente son 21ème rapport annuel sur le mal logement. Le taux de pauvreté en France est passé entre 2008 et 2016 de 13% à 14,2% ; pour toucher quelque 8,6 millions de personnes en France. Un problème de flexibilité ? C'est un signal faible de plus sur cette aggravation de la précarité dans le pays.


Barre, Balladur, Hollande.
Le départ de Taubira achève un autre retournement, moins remarqué par les commentateurs. Au début du quinquennat, l'opposition de gauche à Hollande multipliait les procès en "gauchitude" contre le vainqueur de Sarkozy. La "vrauche" fustigeait la "groite", parfois dans l'indifférence médiatique. Trois ans plus tard, la situation s'est totalement inversée. La vrauche n'a plus personne à convaincre que l'action politique de cette équipe gouvernementale n'a rien à voir avec son arrimage politique initial. Ce sont aujourd'hui les partisans de Hollande, militants ou ministres survivants, qui clament haut et fort combien ils sont de gauche; qui exhibent du bilan Hollandais quelques rares mesures comme des médailles pour les prochaines échéances; ou qui tentent de requalifier leur action en fouillant la préhistoire politique.

Ce "débat" a un enjeu électoral évident. Hollande ne gagnera pas sans convaincre sa gauche. On ne gagne pas une élection à deux tours sur la ligne étroite d'un centre-droit encombré.

François Hollande se trouve seul arrimé sur la ligne Valls, ce mélange de libéralisme économique et de dérive sécuritaire calquée sur le modèle sarkozyste, démultiplié par les attentats de 2015. Il a gagné en cohérence, il s'est détruit en références. Hollande n'incarne plus rien, ni pour la gauche, ni pour la droite. Pour les premiers, il manque quelques mesures symboliques fortes et durables. Pour les seconds, il reste illégitime. L'homme de toutes les synthèses de Congrès socialistes a rétrécie son champs symbolique et politique au centre-droit.

Qu'on ne se méprenne pas: François Hollande a un électorat, c'est évident. Mais a-t-il encore des troupes militantes pour le défendre ? Hollande grapille des voix, une masse indifférente qui court du centre-droit libéral jusqu'aux franges de la droite sécuritaire. Mais François Hollande n'a plus de partisans. il lui reste une troupe rétrécie au strict minimum, un parti vidé de sympathisants et appauvri en militants, car les autres sont partis, découragés, ou divisés. Il semble dans la situation inverse de ses rivaux. A droite, Alain Juppé ou Nicolas Sarkozy peuvent s'appuyer sur les troupes de LR, un désir de revanche évident et, surtout, une popularité plus forte dans les sondages.

A l'inverse, la gauche est figée, congelée dans ses fractures irréconciliables. Elle attend la grande baffe électorale de 2017 comme la vache l'abattoir.

On devrait oser un parallèle avec Edouard Balladur. Il y a 20 ans, le premier ministre, favori de sondages, partit haut la main dans une campagne qu'il croyait être un référendum d'applaudissements. Faute d'avoir compris la fracture sociale du moment ni capté les rênes du premier parti d'opposition de l'époque, Balladur se fracassa au premier tour de l'élection présidentielle sur une réalité qu'il n'avait pas saisie: les militants. Hollande est dans une situation comparable, la popularité sondagière en moins.

Dans un 1 an et 3 mois, on nous accusera d’avoir fait perdre Hollande. Sans doute.