Le premier ministre Manuel Valls sifflé au Parti socialiste

A quand remonte votre dernier souvenir d'un premier ministre socialiste hué à l'université d'été de son propre parti par des militants de son propre parti ?


Son arrivée a été ratée, sous les huées de quelque militants CGT et du Front de gauche. Mais on a cru un instant que la fronde était réelle et si forte que le premier ministre serait malmené. Samedi, Christiane Taubira était dans la salle de ses résistants de l'intérieur, une salle comble et nourrie d'applaudissements.

Mais Manuel Valls a tenté de conclure l'université d'été du Parti socialiste. Mais il y eut des sifflets, encore des sifflets. Des applaudissements aussi, nombreux.

Mais aussi des sifflets.

Il fallait se répéter la question: à quand remonte notre dernier souvenir d'un premier ministre socialiste hué à l'université d'été de son propre parti par des militants de son propre parti ?

C'est un évènement politique gravissime, sauf si l'on pense que le parti socialiste ne représente plus grand chose. "Sans faire l'unanimité : Valls fait passer son message social-libéral au PS" résume sobrement le quotidien communiste l'Humanité.

Valls est un ancien adhérent du parti socialiste, plus de trente ans qu'il a sa carte. Il fut gêné par des "vive la gauche" criés dans la salle. Pour les faire taire, il se réfugia derrière des hommages a-politiques (aux victimes d'un immeuble effondré dans la nuit, à un socialiste languedocien condamné pour corruption mais décédé d'un douloureux cancer la semaine précédente).

Mardi, Valls aime les entreprises.  Dimanche, Valls aime les socialistes. 

La vie est ainsi mal faite que les deux déclarations n'avaient que quelques jours d'intervalle, pas le temps de souffler, pas le temps d'oublier.



Valls face aux socialistes à La Rochelle : un... par francetvinfo


Valls « aime l'entreprise », le Medef applaudit par lemondefr

La fibre personnelle, bien sûr, l'histoire intime, la confession éponyme, l'appel à la jeunesse. Manuel Valls avait commencé la semaine sur une autre déclaration d'amour que ce "J'aime les socialistes", mais elle était loin, quelques jours à peine. Pour taire les plus critiques de la salle, Valls avait envie de quelques menaces, il lâcha un appel à la solidarité, mais laquelle ? "Les Français nous regardent, les Français nous observent."

Valls avait la gauche à la bouche, à toutes les sauces, et surtout la sienne. Cette valse des étiquettes, quand on se souvient de la semaine écoulée, de l'année passée, des déclarations qui font tâche, avait avait quelque chose d'indécent.
"Il n'y a pas d'un côté la gauche qui gouverne et de l'autre la gauche. Il y a la gauche en mouvement, pour que la gauche avance. La gauche, celle qui gouverne, c'est celle qui tient quand toutes les digues s'apprêtent à rompre. La gauche, celle qui gouverne, c'est faire, surtout quand c'est difficile. La gauche, celle qui gouverne, ce n'est pas revenir, ajourner, rétrograder. La gauche, celle qui gouverne, c'est avancer, réformer, progresser!"
Valls parlait de gauche, mais sans preuve, sans actes sur lesquels appuyer son propos. C'étaient des mots, hors sol. Il louait la jeunesse ("Je suis fier d'être Français, je sais ce que je dois à mon pays. Je veux que tous les enfants de France soient fiers de leur pays, s'y sentent à leur place").

Le premier ministre n'osa pas faire une éloge trop lourde du Pacte irresponsable, des 50 milliards d'euros d'économies budgétaires pour financer 41 milliards d'euros de réduction de charges sociales. Il n'évoqua pas les sinistres prévisions économiques qui chiffraient l'ampleur du désastre - 60.000 emplois détruits nous disait-on à Bercy. Il s'énerva qu'on le siffle à nouveau:
"Qu’il y ait même quelques sifflets sur l’idée du soutien aux entreprises(…), quel message adressez-vous aux Français ? "
Le premier ministre était sifflé par des militants de son propre parti.

Manuel Valls n'évoqua pas plus la future loi sécuritaire que son ministre de l'intérieur devrait défendre devant l'Assemblée, une loi pour empêcher des apprentis djihadistes, ou tout autre Français qu'une juge, sans recourir à un procès, jugerait utile d'empêcher de partir du pays, une loi qu'en d'autres temps, Manuel Valls, la main sur le coeur, aurait qualifié d'agitation inutile.

Manuel Valls fut sifflé quand il évoqua la crise du logement -"il est inadmissible (…) que l’accès au logement reste une véritable galère pour des millions de Français.". - Hollande avait promis puis fait voter l'encadrement des loyers, Valls le défait.

Quand Manuel Valls évoqua Emmanuel Macron, il fut sifflé encore, par quelques-uns. Il ramena le calme en faisant applaudir Najat Vallaud-Belkacem, l'artifice était facile.

Manuel Valls préférait les sujets de société, une diversion facile pour rassembler un camp déchiré par une dérive soiale-libérale. Il s'est enfin réfugié derrière la figure tutélaire du vainqueur de mai 2012, François Hollande lui-même.
"Le chef de l'Etat mérite le respect de tous, il mérite notre affection, il mérite notre loyauté, il mérite notre soutien parce que c'est grâce à lui, c'est grâce à son engagement, c'est grâce à son élection, que nous pouvons aujourd'hui gouverner, que nous pouvons assumer nos responsabilités et si les socialistes ne sont pas au premier rang pour le soutenir, qui pourrait alors le faire ? Alors je vous demande, au-delà des questions naturelles, au-delà des débats, de dire et de proclamer, oui, notre soutien et notre affection au chef de l'Etat. C'est notre devoir d'être à ses côtés."

Notre devoir d'être à ses côtés ?



382ème semaine politique: le jour où Hollande a perdu 2017

On se souviendra plus tard, longtemps, de cette semaine. Elle fut inattendue, mais peut-être inespérée, certainement décisive. Hollande a tenté un putsch au sein de son camp, un coup de force assez courageux et très détestable. C'était une escalade de plus, comme un long divorce qui aurait pu se dérouler à l'amiable mais s'aggrave finalement jusqu'à briser de la vaisselle et provoquer quelques formules irrémédiables.


Implosion
Cécile Duflot avait provoqué la première déflagration de rentrée, la semaine précédente, en racontant, livre à l'appui, combien son expérience de ministre avait été douloureuse. L'équipe Valls est d'ailleurs en passe de détricoter sa loi sur le Logement. Qui rappellera que l'encadrement des loyers, voté mais déjà remis en cause, était l'une des promesses du candidat Hollande ?

Samedi puis dimanche, Arnaud Montebourg et Benoit Hamon valident l'autre politique.

Puisque deux ministres d'un gouvernement prétendument efficace avaient choisi de dire combien la politique économique du gouvernement auquel ils appartenaient leur semblait contreproductive, ils sont débarqués le lendemain. Quelques heures durant, les deux futurs ex-ministres pensent encore pouvoir "lutter de l'intérieur". Mais le taurillon de Matignon dépose le lundi, dès potron-minet, la démission de son gouvernement tout entier. Aurélie Filippetti, à la Culture, jette l'éponge. Hollande file à l'île de Sein célébrer sous la pluie battante la Libération de 1944. Les images sont effroyables.

On ne plaisante plus. Hollande et Valls sont "sur la même ligne" nous assure-t-on à l'Elysée. "Enfin seuls !" titre avec justesse Politis.

La composition de la nouvelle équipe est sans surprise. C'est le gouvernement des derniers 1000 jours de ce quinquennat, une équipe politiquement rétrécie.

On peut applaudir la jeunesse enfin reconnue à des ministères clés - l'Education, la Culture, l'Economie. Le ministère du droit des femmes disparaît. Les écologistes refusent de participer. Et il faut se résoudre à l'évidence. La ligne politique accélérée depuis janvier sera amplifiée. Il y a encore quelques éditorialistes errant pour qualifier la chose de tournant libéral.

A force de tourner, on se perd.

Coup de force
La presse, et quelques autres s'amusent au procès facile d'Emmanuel Macron, le successeur de Montebourg à l'Economie. L'homme fut conseiller économique de Hollande, avant de rejoindre son ancien employeur, une banque, de surcroît dénommée Rotschild. Un ministre issu de la Banque ? Quelle horreur ! Le plus drôle est que la critique est également portée par d'anciens supporteurs de la Présidence des riches, les sous-ténors furibards de l'UMP, Nadine Morano et Christian Estrosi. Ce procès était inutile puisque les intentions du jeune homme sont connues. Il avait même livré une édifiante interview avant sa nomination que Matignon a du "recadrer" dès jeudi. Macron réclamait des "dérogations" aux 35 heures.

Macron ouvre son compte Twitter, embrasse Arnaud Montebourg à la passation de pouvoir, et le Monde le qualifie de "Joker de Hollande". Le spectacle était rôdé. Mais Macron n'est pas la question.

Le soir, Valls est sur France 2. "Nous ne menons pas une politique d'austérité !" Il maintient la ligne, malgré des impôts record, une dette à 94% du PIB, une croissance en panne et la déflation qui menace: 50 milliards d'euros d'économies pour financer 41 milliards d'euros de réductions de cotisations employeurs, sans contre-parties ni garanties. Sur l'implosion du gouvernement, c'est la faute à la gauche ! "le problème est venu de la gauche elle-même". Quand il rend les clés de son ministère, Montebourg lui rappelle l'évidence :"Il faut savoir quitter la scène quand on ne sait pas jouer plus longtemps la comédie."

Hollande a donc viré deux contestataires, et il laisse Valls creuser une tranchée irrémédiable sur sa gauche. 

Mercredi, le premier ministre intervient à l'université d'été du Medef. Ce fut une ovation. Valls enfonce le clou à coup de belles formules sur l'entreprise. Il quémande des embauches puisqu'il ne lui reste que cela. Un grand patron d'assurances réclame des "actes" à François Hollande, c'est-à-dire de nouvelles baisses de charges et d'impôts sur le capital.

Pour "accélérer les réformes", Valls poursuit le coup de force du président Hollande: un projet de "loi d'habilitation à procéder par ordonnances" va être présenté au Parlement. En gros, il s'agit de permettre au taurillon de Matignon d'avancer sans vote ni débat parlementaire sur des sujets tels que l'assouplissement du travail le dimanche, ou la libéralisation des professions dites réglementées.

Trouille à droite
Nicolas Sarkozy était trouillard. François Fillon l'a compris. C'est pour cela qu'il tape, et fort. Mardi soir, il fait sa rentrée, dans la Sarthe. Il rappelle son programme neo-thatchérien, de la fin de la durée légale du travail à la refonte du code du travail et un gigantesque plan social dans la fonction publique. Mais la hache frappe encore plus fort sur son ancien patron. Fillon désaggrège l'hypothèse d'un retour quand on a autant de casseroles judiciaires aux fesses: "quand on est à droite, il faut être droit", résume-t-il.

Le grand combat des primaires UMP s'annonce sanglant. Jeudi, l'un des fusibles de Jean-François Copé dans l'affaire Bygmalion se rappelle au bon souvenir de ses anciens patrons. Jérôme Lavrilleux, député européen, qui a confessé devant les caméras le système de surfacturations qui a permis au candidat Sarkozy de tricher une nouvelle fois sur ses dépenses de campagne présidentielle en 2012, prévient: "si on m'exclut de ce parti auquel j'appartiens depuis vingt-cinq ans, alors je reprendrai ma liberté de parole et je parlerai."

Le teasing est formidable !

Christine Lagarde, actuelle directrice générale du FMI, est mise en examen pour négligence dans l'affaire Tapie.

Sarkozy se terre.

Désespoir à gauche
Deux cents députés socialistes signent une tribune de soutien à François Hollande. Il en manque soixante-dix pour faire une majorité. Valls a promis de demander un vote de confiance à l'Assemblée. Mais il a peur. Pour preuve, il veut légiférer sans vote sur quelques sujets essentiels. Lui qui n'avait recueilli que 5% des suffrages aux primaires pourtant ouvertes du PS en 2011 estime avoir "le champs libre pour imposer ses idées aux parti". Le PS agonise, la gauche souffre.

Samedi, le Parti socialiste tient sa traditionnelle université d'été à la Rochelle. Après les évènements de la semaine, on en attendait du sang et des larmes. Christiane Taubira, qui est restée  fut l'invitée surprise des frondeurs, assises dans les premiers rangs d'une salle comble. Elle "assume".

Finalement, la gauche est en vrac, écartelée en quatre camps.

Il y a les opposants, irréductibles ou récents; les frondeurs socialistes ou écologistes; les silencieux - dont quelques ministres et leurs soutiens; et les fidèles qui s'accrochent à Hollande ou défendent par conviction le social-libéralisme imposé par le duo Valls/Hollande.



Les chiffres du chômage sont encore mauvais.

Qui est surpris ?





Crédit illustration: DoZone Parody

Immigration: un clandestin tué par la police ?

Il est assez probable que nous aurions titré quelque chose de la sorte si la mort d'un clandestin que la police expulsait était intervenue sous Nicolas Sarkozy. Au cours de l'été 2007, la défenestration d'un jeune russe alors que la police frappait à la porte de l'appartement où il se cachait avait ainsi frappé les esprits.

 

Le même titre, sans conditionnel et à dessein, peut-être encore et malheureusement utilisé aujourd'hui.

 

Le 22 août dernier, un Algérien clandestin est décédé alors que la police l'expulsait du pays.

 

Le contexte a peut-être changé, pas les faits.


Au gouvernement, il n'y a certes pas le même discours haineux et "identitaire" qui nous a profondément choqué un quinquennat durant entre 2007 et 2012. N'en déplaise à certains, le ton a changé, le discours a changé. Il n'est pas généreux, mais il n'est plus haineux. Nicolas Sarkozy voulait créer des tribunaux pour étrangers, et lancer un référendum sur l'immigration en cas de réélection.

Relisons ce que nous lisions, ce que nous entendions au sommet de l'Etat, quotidiennement il y a encore 3 ans. La situation a changé.

L'actuel gouvernement fait encore et toujours procéder à des "éloignements", mais il y a même eu moins d'expulsions en 2013 que les 5 ou 7 années précédentes: 36.000 éloignements en 2012, mais à peine 27.000 en 2013: 27% de reconduites à la frontière en moins, mais 28% de régularisations en plus l'an dernier. Les conditions de naturalisation ont été assouplies. La franchise AME (Aide médicale d’État) et le délit de solidarité ont été supprimés. Les règles de régularisations ont été clarifiées, celles relatives aux parents d’enfants scolarisés ont été assouplies. Une loi sur le droit des étrangers va prochainement améliorer tout cela encore, en généralisant le titre de séjour pluriannuel pour l’ensemble des étrangers, après un an de séjour en France.

Et pourtant.

Tout ceci n'est que surface, pas grand chose d'autre. Nul besoin de sombrer dans la surenchère des uns ou des autres pour comprendre, mesurer, évaluer.

1.  Le gouvernement a d'abord procédé par circulaire, ce qui est plus rapide mais moins sécurisant qu'une loi. Aucune des lois passées sous Sarkozy-ministre et Sarkozy-président n'a été abolie. Il n'a pas non plus rétabli des lois antérieures, abolies par une décennie à droite, comme celle de 1998 qui garantissait un titre de séjour aux étrangers gravement malades mais privés de traitements dans leur pays d’origine. Il ne projette pas non plus de revenir au titre de séjour décennal./

2. Plus généralement, l'industrialisation de la rétention a-t-elle évolué ? Un an après l'élection de François Hollande, la CIMADE a publié un bilan très négatif pour le successeur de Nicolas Sarkozy. En 2014, l'association continue le bilan, forcément provisoire: "à l’heure où cet État des lieux 2014 est publié, soit deux ans après le début du quinquennat, du changement on ne peut que constater, au mieux une lenteur coupable face à l’urgence, au pire le renoncement ou le volte-face d’une politique publique qui s’inscrit en définitive dans la continuité. "

3. L'accueil en préfecture est toujours indigne. On y compte plus de 5 millions de passages d'immigrés chaque année pour obtenir des papiers. La majorité des papiers délivrés sont provisoires. Les préfectures sont ouvertes pour ces services environ 5 heures par jour, pas plus. La CIMADE estime à 708 euros la somme qu'un étranger dépense en moyenne pour obtenir des papiers. Contrairement aux fantasmes véhiculés par l'extrême droite et la droite furibarde, à peine 3% des visas sont délivrés pour des raisons médicales.

4. L'éloignement, sobre comme une horreur administrative, recoupe des opérations encore détestables qui, elles, n'ont pas changé de nature ni d'exécution. Un homme de 51 ans est mort des "suites d'un malaise", vendredi 22 août, alors qu'il était dans le fourgon de police qui l'amenait à Roissy pour y être embarqué dans un vol d'expulsion. L'instruction ouverte pour "homicide involontaire" dira peut-être les responsabilités.

En décembre 2012, Manuel Valls, alors ministre de l'intérieur, créée "la retenue pour vérification du droit au séjour".

5. La rétention des enfants fait toujours, et à juste titre, scandale. A celles et ceux qui diront qu'on ne doit pas séparer les familles, on rétorquera qu'on ne doit pas emprisonne pas les familles non plus.
"Après la famille Babayan expulsée le 6 août suite à une interpellation musclée, la famille Topalli expulsée via un vol militaire spécialement affrété pour eux le 14 août, c’est au tour de la famille Manoukian d’être enfermée au centre de rétention administrative (CRA) du Mesnil-Amelot le 20 août au soir par le préfet de l’Oise." La Cimade, 21 août 2014
6. La majorité des expulsions a toujours lieu en Outre-mer. Il y a quelques mois, la CIMADE notait que la circulaire de juillet 2012 qui limitait l’enfermement des familles en centre de rétention ... ne s’applique pas à Mayotte: "des milliers d’enfants sont donc toujours enfermés chaque année dans le centre de rétention de Mayotte en toute illégalité."



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